Le
Troisième Homme
L'histoire
du courtier est aussi longue que l'histoire du commerce
lui-même. Pour aussi loin que l'on remonte dans
l'étude des société anciennes,
on trouve trace de celui qui fut, de tous temps, un
intermédiaire, un intercesseur, voire un entremetteur,
si le mot ne véhiculait une légère
connotation péjorative.
Il
semble que ce soit la mise en marché de produits
d'origine agricole qui ait, tout autour du Bassin Méditerranéen,
favorisé l'éclosion de ce vieux métier.
Ensuite, le développement du commerce au fil
des siècles l'a rendu à la fois officiel
et indispensable.
Devant
ces états de service, somme toute glorieux, on
peut s'étonner que la corporation n'ait pas la
popularité qu'elle mérite. Le rôle
du courtier est encore peu connu du grand public, si
l'on excepte les agissements de certains courtiers en
bourse... Mais il s'agit là de "golden boys"
internationaux, dont les méthodes et les fonctions
sont bien loin de celles du courtier en vins. Lequel,
sans tapage aucun, a su construire l'image d'une profession
d'autant plus respectée qu'elle est respectable,
par son sérieux, son efficacité et la
qualité du service qu'elle rend.
Là
encore, ce sérieux ne date pas d'aujourd'hui.
C'est Saint Louis en 1245 qui signa un édit interdisant
aux courtiers de participer personnellement à
une affaire. Et c'est une ordonnance royale du 12 mars
1321 qui fixa la base juridique de la profession. On
ne s'étonnera donc pas qu'en matière de
vin, le courtier ait su devenir une sorte de nécessaire
troisième homme, apportant un débouché
au producteur, et un fournisseur au négociant.
Son
rôle, toutefois, ne se limita jamais à
cela. C'est un courtier qui, le premier, dressa une
sorte de classement des vins de Bordeaux, à la
demande de l'intendant de la Généralité
de Guyenne, Dupré Saint Maur. Il s'appelait Labadie
et, bien avant la Révolution, en 1776, il établit
une très sérieuse "Nomenclature des Domaines
de Guyenne qui produisaient des vins dits alors de Bordeaux,
et dont les prix qu'avaient ces vins furent recensés
par ordre de l'Intendant de la Province". Labadie avait
du mérite de s'attaquer à pareille tâche
; il s'en acquitta remarquablement bien, et fut le premier
à classer les vins de Bordeaux par paroisse,
et par prix. Sa "Nomenclature" était donc une
grande nouveauté, si on la compare avec celles
qui existaient avant, comme celles que publiait la Jura
de Bordeaux, qui ne recensait que les "prix mis aux
vins de la sénéchaussé et pays
bordelais"...
Après
Labadie, ce sont d'autres courtiers qui établirent,
à la demande de Napoléon III, le célèbre
Classement de 1855, pour les vins du Médoc et
du Sauternais. Rien n'a jamais remplacé ce monument
historique, qui fait toujours autorité sur le
marché. Il est d'ailleurs à noter que
la totalité des vins classés en 1855 sont
toujours commercialisés par le négoce
de la place de Bordeaux et les courtiers qui travaillent
avec lui. Ce classement avait été précédé
de plusieurs autres au 19e siècle, notamment
celui du courtier Jarride en 1828. C'est bien la preuve
qu'à cette époque, les courtiers jouaient
le rôle que joue aujourd'hui la presse spécialisée,
avec une influence déterminante sur la célébrité
des crus. Ce côté journalistique, un peu
à l'affût de la dernière bonne affaire,
de telle opportunité, de telle mise en vente,
constitue toujours leur fond de commerce.
Ce
n'est pas le seul. Le courtier est aussi la mémoire
du vin. Bordeaux possède ainsi une sorte de trésor
avec la présence, sur le vieux quai des Chartrons,
du bureau de courtage Lawton. Depuis l'arrivée
d'Abraham Lawton dans le port de Bordeaux en 1739, ce
sont plus de 250 ans de courtage ininterrompu, et de
successions familiales directes, qui ont écrit
ici l'histoire du vin. Des livres de comptes du 18e
siècle y sont précieusement conservés,
et un étonnant "journal d'opérations commerciales"
daté de 1739, démontre l'exceptionnelle
pérennité du métier de courtier,
par delà les temps et les modes.
C'est
aussi le bureau de Lawton qui, depuis 1795, a répertorié
toutes les vendanges à Bordeaux, l'importance
de la récolte, le temps qu'il a fait, etc.
Une
mine pour l'amateur. Ce rôle d'observateur impartial
du marché et du vignoble est toujours celui du
courtier d'aujourd'hui. C'est bien lui, à Bordeaux,
qui fixe et publie les cours du vin en vrac et les mercuriales
des vins en bouteilles. Ce sont les seul prix "officiels",
la seule référence pour les professionnels.
Le
Premier ministre Edouard Balladur a fixé une
nouvelle orientation aux courtiers assermentés,
en les faisant dépendre non plus des Tribunaux
de commerce, mais des Cours d'appel. C'est renforcer
encore la position d'arbitre, le statut finalement juridique,
du courtier. C'est aussi reconnaître ses qualité
d'expert, de négociateur et surtout de conciliateur.
Journaliste
et ami des courtiers.